des films pour oublier le confinement

des films pour oublier le confinement

« A Brighter Summer Day », d’Edward Yang. CRITERIONLA LISTE DE LA MATINALE Les différentes plates-formes de cinéma réservent leur lot de pépites, parmi lesquelles les derniers films d’Alain Resnais ou de François Truffaut, des chefs-d’œuvre d’Epstein ou le terrifiant Chromosome 3 de Cronenberg. Sous format Blu-Ray, on pourra retrouver l’inoubliable Elephant Man, de David Lynch. « Aimer, boire et chanter », d’Alain Resnais : vaudeville dans la campagne anglaise Sorti quelques semaines après la mort du cinéaste, le 26 mars 2014, le dernier film d’Alain Resnais, Aimer, boire et chanter construit toute son intrigue vaudevillesque sur un personnage qu’on ne voit jamais : un certain George Riley. Type normal, grand séducteur, ce dernier apprend par son médecin (Hippolyte Girardot) que ses jours sont comptés. Le docteur annonce ce triste diagnostic à son épouse Kathryn (Sabine Azéma), qui ne peut s’empêcher de faire part de la nouvelle à Jack, le meilleur ami de George (Michel Vuillermoz), qui en avertit aussitôt sa femme, Tamara (Caroline Silhol). Un élan de compassion pousse soudain ce petit monde à trouver des solutions pour distraire le malheureux. Peut-être pourrait-on lui proposer d’intégrer leur petite troupe de théâtre amateur à laquelle participe Monica, l’ex-femme de George (Sandrine Kiberlain), qui vit avec le fermier Siméon (André Dussollier). C’est la troisième fois – après Smoking/NoSmoking (1993) et Cœurs (2006) – que Resnais adapte le dramaturge Alan Ayckbourn et nous parachute dans la campagne anglaise où se joue le chassé-croisé de ces trois couples dont les femmes ont toutes aimé le fameux George. Lequel possède un charme qui ravive en chacune d’elles une étincelle qui les pousse à toutes vouloir accompagner le malade dans ses derniers mois. Un engouement dont les maris benêts s’accommodent fort mal. Petit théâtre des sentiments, où les rivalités et les rancœurs s’expriment avec une cruauté revigorante, où l’étude des caractères s’accompagne d’un flou laissé à l’imagination du spectateur, Aimer, boire et chanter brouille les genres, superpose les décors, fait valser les frontières et pétiller le cinéma. Véronique Cauhapé UniversCiné. « A Brighter Summer Day », d’Edward Yang : East Side Story à Taïwan Taïwan, début des années 1960. Un peu plus de dix ans auparavant, 1 million de Chinois se sont installés sur l’île après la victoire des communistes en Chine continentale. Ils croient à un refuge provisoire, mais c’est un confinement perpétuel qui les attend. Xiao S’ri (Zhang Zhen) est un adolescent issu de cette immigration de vaincus et d’humiliés. Son père, un intellectuel de Shanghaï (Zhang Guozhu), courbe la tête pour tenter de garder un emploi. Lui, au contraire, veut la relever. Il a le coup de poing facile, se mêle aux guerres de gangs qui ensanglantent la jeunesse. East Side Story moite et caniculaire. Tout au long de ce film sorti en 1991, Edward Yang fait revivre sa propre adolescence dans cette île d’exil sans fin. Il oppose la sérénité de sa mise en scène (plans fixes, cadres larges et profondeur de champ) à la violence, au malaise, à la frustration de son héros amoureux exclusif et maladroit de Ming (Lisa Yang), une jeune fille qu’il veut à la fois protéger et asservir. Jouant du sabre ancestral comme du poignard, ces rebelles sans cause, héritiers de la violence de la génération précédente, vont au-devant de leur destin tragique comme des héros de tragédie secoués par la double violence des typhons et de leurs désirs. Quatre heures passent comme une brise. On a bien le temps. Philippe Ridet Le vidéoclub Carlotta Films. « Chromosome 3 », de David Cronenberg : l’instinct maternel en confinement C’est « double je » à LaCinetek, avec dix films qui explorent ce mois-ci le motif du double, propice à moult chefs-d’œuvre abyssaux. Parmi eux, Chromosome 3 (1979), l’un des films les plus terrifiants, organiques, frontaux de David Cronenberg, met en scène la séparation d’un couple. Franck élève seul sa fillette, loin de sa femme Nola, qui suit un traitement psychothérapique de choc intitulé « psychoprotoplasmie ». Le processus consiste à ce que la patiente finisse par produire des manifestations somatiques de ses troubles mentaux. Evidemment, l’expérience déraille un peu, et Nola donne ainsi vie à une bordée de monstres poupins, tueurs homicides qui vont aller persécuter son mari et son enfant. Le cinéaste canadien, qui avait kidnappé son propre enfant pour le protéger de sa mère adepte d’une secte new age, revendiquait une part autobiographique de ce film, qui règle en douceur la question de l’instinct maternel. Jacques Mandelbaum LaCinetek. « Southland Tales », de Richard Kelly : apocalypse pop Chez Mubi, parmi la trentaine de pépites mises à l’affiche ce mois-ci, on trouve sous l’étiquette paradoxale « sublimes échecs » le deuxième long-métrage de Richard Kelly, Southland Tales. Auteur en 2001 d’un des plus beaux films d’adolescents au monde – Donnie Darko –, Kelly est l’un de ces cinéastes météorites d’Hollywood sur la trajectoire desquels il n’est jamais vain de se pencher. Jamais sorti en France, Southland Tales (2006) tombe à pic en notre période de pandémie. Une énième invention humaine, destinée à trouver une nouvelle source d’énergie après un attentat terroriste, y perturbe en effet la vitesse de la rotation terrestre depuis le Los Angeles de 2008. Face à l’apocalypse annoncée, se retrouvent dans cette fantaisie pop de deux heures quarante un scientifique allemand gothique, un gouverneur réactionnaire et pourri jusqu’à la moelle, un acteur de films d’action amnésique, une ex-star du porno reconvertie en animatrice de talk-show et des groupes clandestins de lesbiennes néomarxistes. Bienvenue au royaume des fins dernières ! J. Ma. Mubi. « Vivement dimanche ! », de François Truffaut : hommage aux couples du film noir Dernier long-métrage de François Truffaut (1932-1984), Vivement dimanche (1983) est un double hommage. A une femme d’abord, Fanny Ardant – la dernière compagne du cinéaste –, interprète de Barbara, secrétaire secrètement amoureuse de Julien Vercel (Jean-Louis Trintignant), agent immobilier soupçonné d’un double meurtre. Au cinéma de genre ensuite, et tout particulièrement le film noir et la comédie de couple. A ce titre, il peut se voir comme un petit best-of de scènes cultes. Où a-t-on déjà vu le visage d’une femme angoissée au travers d’un pare-brise d’une voiture balayé par les essuie-glaces ? Où a-t-on déjà entendu le crépitement des répliques qui font pétiller chaque scène ? Et cette ville lumineuse qui s’étend dans la plaine ? Ardant-Trintignant, Barbara-Vercel, elle, sexy et futée, lui, ironique et têtu, sont les reproductions respectueuses et décalées des duos mythiques du cinéma américain formés par Lauren Bacall-Humphrey Bogart ou Katharine Hepburn-Spencer Tracy. Et Hyères, dans le Var, où fut tourné le film, une sorte de Los Angeles en miniature. Un effet madeleine encore accentué par le noir et blanc, doux comme le souvenir du chef opérateur espagnol Nestor Almendros. Un film et une petite encyclopédie du cinoche en une heure cinquante d’ironie et de passion : c’est cadeau ! Ph. R. LaCinetek. « Elephant Man », de David Lynch : les regards qui tuent Après avoir bricolé dans son coin un cauchemar conjugal devenu objet de culte (Eraserhead, 1977), le jeune David Lynch se voit confier par Mel Brooks un deuxième long-métrage inspiré d’un fait divers réel, l’histoire d’un phénomène de foire introduit dans les salons de l’Angleterre victorienne. Dans le Londres industrieux de la fin du XIXe siècle, John Merrick (John Hurt) est exhibé sur les plus vils tréteaux pour ses difformités sévères, qui lui valent une légende d’homme-éléphant. Le docteur Treves (Anthony Hopkins), scientifique de renom, le prend sous sa protection et découvre sous la carapace hideuse un être sensible et lettré, qu’il va présenter à diverses personnalités en vue. Autour de cette pauvre créature, filmée dans un noir et blanc contrasté en guise d’hommage aux films de monstres des années 1930, le cinéaste américain met en scène une valse infernale de regards : ceux moqueurs des badauds, inquisiteurs de la science, compassionnels de la bonne société, sans qu’aucun ne parvienne complètement à déguiser sa curiosité malsaine. Or, c’est d’être vu que meurt le monstre, miroir de l’hideuse hypocrisie de la société, auquel chaque regard retire un peu d’humanité. Ce grand film de 1980 sur le spectacle et ses ressorts profonds mérite amplement l’appellation de chef-d’œuvre. Il trouve une édition à sa mesure dans celle que lui consacre Studiocanal, contenant en outre plusieurs entretiens avec son génial réalisateur. Mathieu Macheret 2 Blu-rays Studiocanal. Trois chefs-d’œuvre de Jean Epstein sur la plate-forme de la Cinémathèque française Depuis la fermeture de la Cinémathèque française, le 13 mars, ses équipes n’ont pas chômé pour assurer la permanence de l’institution et mis au point une plate-forme numérique intitulée « Henri », en hommage à son illustre fondateur Henri Langlois. Tous les soirs, à 20 h 30, un nouveau film restauré issu des collections est mis en ligne et consultable gratuitement jusqu’à la fin du confinement. Pour ouvrir le bal, ce sont trois chefs-d’œuvre de Jean Epstein, génie novateur et incompris, qui se sont retrouvés coup sur coup à portée de clic sur la sobre page d’accueil du site. La Glace à trois faces (1927), inspiré d’une nouvelle de Paul Morand, dressait déjà, quatorze ans avant Citizen Kane, le portrait en creux d’un homme par le prisme des souvenirs de trois femmes aimées, dans un récit rendu fou par un montage survolté. La Chute de la maison Usher (1928) demeure, quant à lui, un film superbement isolé au regard de la production de l’époque : un rêve romantique et possédé où, d’après Edgar Poe, un peintre piège la vie de sa bien-aimée sur sa toile. Ralentis et mouvements éperdus de la caméra inventent une poésie de l’image inouïe. Enfin, dans Le Tempestaire (1947), son avant-dernier film, Epstein revisite une vieille légende bretonne en vingt-trois minutes, qui restent sans doute parmi les plus belles, intenses, telluriques et habitées du cinéma français. Aucune raison, donc, d’attendre plus longtemps pour le redécouvrir. Ma. Mt Henri, la plate-forme en ligne de la Cinémathèque française. « Broken Land », de Stéphanie Barbey et Luc Peter : le mur barrière de la frontière A la manière de la photographe Sophie Ristelhueber, née en 1949, qui préféra capturer les traces et cicatrices de la guerre au Liban dans les années 1980 plutôt que de suivre les opérations militaires, Stéphanie Barbey et Luc Peter, les réalisateurs suisses de Broken Land, sont partis à la recherche d’objets et d’empreintes laissés par les migrants mexicains à la frontière de l’Arizona, au début des années 2010. Sélectionné au festival de Locarno en 2014 (Semaine de la critique), ce documentaire puissant et singulier, disponible sur la plate-forme Tënk, se situe à la lisière des arts plastiques avec une image signée Peter Mettler, réalisateur et chef opérateur suisso-canadien, qui donnera (date à définir) une master classe sur le site du festival Visions du réel, lequel aura lieu en ligne du 17 avril au 3 mai. Proche d’un film de genre, avec son attention aux signes imperceptibles de la présence humaine et au sentiment de la peur de l’autre, Broken Land n’en demeure pas moins un documentaire profond et rigoureux, croisant des témoignages les plus divers sur ces clandestins mus par la quête d’un travail ou d’un trafic (humain, de drogue…). Quels que soient leurs points de vue sur ce mur barrière les séparant du Mexique, les personnages du film, un garde-frontière, un cow-boy et son troupeau, un milicien ou encore ce couple déposant des vivres à des migrants invisibles au détour de sentiers, mènent une passionnante autopsie d’un territoire quadrillé de caméras, où Big Brother n’est jamais loin, officiellement pour le bien des citoyens. Clarisse Fabre Tënk. Le Monde

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